Edito 17
La famille à l’épreuve du temps
Entre permanence et accélération du monde
Par Louis Perez y Cid
La famille ne disparaît pas,elle cesse d’aller de soi.
Une évidence contestée
On parle beaucoup de la famille. De sa fragilité, de sa fin annoncée, de sa transformation irréversible. Le sujet revient comme une inquiétude sourde, presque un refrain. Et pourtant, derrière les mots, il y a autre chose qu’un simple débat d’époque, il y a une attache. Une fidélité.
Car enfin, si la famille était réellement devenue inutile, pourquoi continuerions-nous à l’invoquer partout ? Dans les entreprises, dans les unités militaires, dans les associations, dès que surgissent la cohésion et la loyauté, le mot revient, « une famille ». On ne compare jamais à ce qui ne vaut plus rien. La famille rassure encore. Elle demeure une mesure.
Alors la question n’est peut-être pas de savoir si elle disparaît, mais ce qui, en elle, est en train de changer.
Car enfin, si la famille était réellement devenue inutile, pourquoi continuerions-nous à l’invoquer partout ? Dans les entreprises, dans les unités militaires, dans les associations, dès que surgissent la cohésion et la loyauté, le mot revient, « une famille ». On ne compare jamais à ce qui ne vaut plus rien. La famille rassure encore. Elle demeure une mesure.
Alors la question n’est peut-être pas de savoir si elle disparaît, mais ce qui, en elle, est en train de changer.
Le basculement dans l’éphémère
« La vie a changé », dit-on. C’est devenu une évidence molle, presque paresseuse. Pourtant, il faut prendre cette phrase au sérieux.
Longtemps, les sociétés humaines ont été construites sur la durée. On fabriquait pour transmettre. Une maison, un métier, une parole même, avaient vocation à durer. Le monde changeait peu, et l’homme s’y inscrivait avec patience.
Puis tout s’est accéléré.
L’ère industrielle d’abord, puis l’ère mondialisée, ont substitué à la logique de permanence une logique de renouvellement. On ne répare plus, on remplace. Non par caprice, mais parce que cela devient rationnel. L’objet est conçu pour être dépassé. Et ce qui vaut pour les choses finit toujours par atteindre les hommes.
Nous vivons désormais dans une société de l’éphémère. Les objets passent, les lieux passent, et peu à peu les relations elles-mêmes semblent soumises à cette même brièveté. Non par manque de sincérité, mais par adaptation. L’homme apprend à ne pas s’attacher trop longtemps à ce qui, de toute façon, ne durera pas.
Ce glissement est décisif. Car la famille, elle, reposait précisément sur l’inverse, la continuité.
Longtemps, les sociétés humaines ont été construites sur la durée. On fabriquait pour transmettre. Une maison, un métier, une parole même, avaient vocation à durer. Le monde changeait peu, et l’homme s’y inscrivait avec patience.
Puis tout s’est accéléré.
L’ère industrielle d’abord, puis l’ère mondialisée, ont substitué à la logique de permanence une logique de renouvellement. On ne répare plus, on remplace. Non par caprice, mais parce que cela devient rationnel. L’objet est conçu pour être dépassé. Et ce qui vaut pour les choses finit toujours par atteindre les hommes.
Nous vivons désormais dans une société de l’éphémère. Les objets passent, les lieux passent, et peu à peu les relations elles-mêmes semblent soumises à cette même brièveté. Non par manque de sincérité, mais par adaptation. L’homme apprend à ne pas s’attacher trop longtemps à ce qui, de toute façon, ne durera pas.
Ce glissement est décisif. Car la famille, elle, reposait précisément sur l’inverse, la continuité.
Le monde qui accélère
Le problème n’est pas tant le changement que son rythme.
Autrefois, une vie suffisait à peine à voir évoluer un métier. Aujourd’hui, elle en contient plusieurs. Les trajectoires sont discontinues, les repères instables. L’individu doit s’adapter sans cesse, souvent sans avoir le temps de comprendre ce qu’il quitte déjà.
Dans ce mouvement, la famille jouait un rôle simple et essentiel, celui de point fixe. Elle était ce « pare-chocs » silencieux où l’on revenait après l’effort, après l’échec, après le monde.
Mais lorsque tout s’accélère, même ce point fixe se met à plier.
La famille ne disparaît pas. Elle s’allège.
Autrefois, une vie suffisait à peine à voir évoluer un métier. Aujourd’hui, elle en contient plusieurs. Les trajectoires sont discontinues, les repères instables. L’individu doit s’adapter sans cesse, souvent sans avoir le temps de comprendre ce qu’il quitte déjà.
Dans ce mouvement, la famille jouait un rôle simple et essentiel, celui de point fixe. Elle était ce « pare-chocs » silencieux où l’on revenait après l’effort, après l’échec, après le monde.
Mais lorsque tout s’accélère, même ce point fixe se met à plier.
La famille ne disparaît pas. Elle s’allège.
Une famille qui s’allège
La grande famille d’autrefois, cette « smala » faite de générations mêlées , appartenait à un monde lent, enraciné, peu mobile. L’industrialisation l’a rendue inadaptée. Il fallait se déplacer, se spécialiser, répondre vite. La famille s’est resserrée autour du couple et des enfants.
Puis le mouvement a continué.
Moins d’enfants, plus de mobilité, des carrières parallèles, des vies parfois disjointes. Apparaît alors une famille plus légère encore, parfois réduite à deux individus, parfois suspendue entre deux villes, deux rythmes, deux existences.
Ce n’est pas un choix toujours idéologique. C’est souvent une conséquence.
Les formes, elles, se multiplient, recompositions, unions sans mariage, monoparentalité, familles communautaires, modèles nouveaux ou anciens réinventés. La diversité s’impose comme une réalité de fait.
Mais à mesure que les formes se diversifient, une question demeure intacte, qu’est-ce qui fait encore famille ?
Puis le mouvement a continué.
Moins d’enfants, plus de mobilité, des carrières parallèles, des vies parfois disjointes. Apparaît alors une famille plus légère encore, parfois réduite à deux individus, parfois suspendue entre deux villes, deux rythmes, deux existences.
Ce n’est pas un choix toujours idéologique. C’est souvent une conséquence.
Les formes, elles, se multiplient, recompositions, unions sans mariage, monoparentalité, familles communautaires, modèles nouveaux ou anciens réinventés. La diversité s’impose comme une réalité de fait.
Mais à mesure que les formes se diversifient, une question demeure intacte, qu’est-ce qui fait encore famille ?
Des formes multiples
Car le bouleversement le plus profond n’est peut-être pas visible.
Il touche à la définition même de la parenté.
Les progrès scientifiques ont ouvert des possibilités inédites, dissociation entre maternité biologique et gestation, multiplication des intervenants dans la conception, choix différés, voire programmés. Ce qui relevait autrefois de l’évidence devient objet de décision.
La filiation, elle aussi, glisse. Elle tend à devenir moins une donnée naturelle qu’une construction juridique, parfois même contractuelle.
Dans le même temps, une autre idée apparaît, plus troublante encore, celle d’un « professionnalisme parental ». Comme si élever un enfant pouvait, un jour, relever d’une compétence certifiée plus que d’un lien vécu.
Rien n’est encore pleinement installé, mais tout est déjà pensable.
Et c’est là que se joue peut-être l’essentiel, non pas dans ce qui existe, mais dans ce qui devient possible.
Il touche à la définition même de la parenté.
Les progrès scientifiques ont ouvert des possibilités inédites, dissociation entre maternité biologique et gestation, multiplication des intervenants dans la conception, choix différés, voire programmés. Ce qui relevait autrefois de l’évidence devient objet de décision.
La filiation, elle aussi, glisse. Elle tend à devenir moins une donnée naturelle qu’une construction juridique, parfois même contractuelle.
Dans le même temps, une autre idée apparaît, plus troublante encore, celle d’un « professionnalisme parental ». Comme si élever un enfant pouvait, un jour, relever d’une compétence certifiée plus que d’un lien vécu.
Rien n’est encore pleinement installé, mais tout est déjà pensable.
Et c’est là que se joue peut-être l’essentiel, non pas dans ce qui existe, mais dans ce qui devient possible.
La parenté en question
Face à cela, il serait facile de céder soit à la nostalgie, soit à l’enthousiasme naïf. Les deux sont des refus.
La nostalgie oublie que les formes anciennes n’étaient pas toujours justes. L’enthousiasme oublie que toute liberté a un prix.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, la liberté.
Le monde qui vient offre une liberté familiale inédite. Liberté de forme, de choix, de temporalité. Chacun peut, en théorie, construire sa propre définition de la famille.
Mais en échange, quelque chose se fragilise.
Pendant des siècles, le cycle de la vie familiale, naître, grandir, transmettre, donnait à chacun une place dans le temps. Il offrait une continuité, presque une évidence. On savait d’où l’on venait, et à peu près où l’on allait.
Aujourd’hui, ce cycle s’accélère, se déforme, parfois se brise. L’imprévisible s’y installe.
Et avec lui, une incertitude nouvelle.
La nostalgie oublie que les formes anciennes n’étaient pas toujours justes. L’enthousiasme oublie que toute liberté a un prix.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, la liberté.
Le monde qui vient offre une liberté familiale inédite. Liberté de forme, de choix, de temporalité. Chacun peut, en théorie, construire sa propre définition de la famille.
Mais en échange, quelque chose se fragilise.
Pendant des siècles, le cycle de la vie familiale, naître, grandir, transmettre, donnait à chacun une place dans le temps. Il offrait une continuité, presque une évidence. On savait d’où l’on venait, et à peu près où l’on allait.
Aujourd’hui, ce cycle s’accélère, se déforme, parfois se brise. L’imprévisible s’y installe.
Et avec lui, une incertitude nouvelle.
Le prix de la liberté
Alors, la famille disparaît-elle ? Non.
Elle résiste, parce qu’elle répond à un besoin que rien n’a remplacé, celui d’un lieu où l’homme n’est pas interchangeable.
Mais elle change de nature. Elle n’est plus donnée, elle devient choisie, construite, parfois négociée.
Et c’est précisément là que réside le risque.
À force de vouloir tout choisir, nous pourrions bien perdre ce qui ne se choisissait pas, ce qui s’imposait comme une évidence silencieuse, et qui faisait tenir le reste.
La famille n’a jamais été seulement une forme.
Elle était une limite.
La famille ne nous est plus donnée, elle nous est désormais confiée.
Elle résiste, parce qu’elle répond à un besoin que rien n’a remplacé, celui d’un lieu où l’homme n’est pas interchangeable.
Mais elle change de nature. Elle n’est plus donnée, elle devient choisie, construite, parfois négociée.
Et c’est précisément là que réside le risque.
À force de vouloir tout choisir, nous pourrions bien perdre ce qui ne se choisissait pas, ce qui s’imposait comme une évidence silencieuse, et qui faisait tenir le reste.
La famille n’a jamais été seulement une forme.
Elle était une limite.
La famille ne nous est plus donnée, elle nous est désormais confiée.